Publié par Guillaume

Je suis entré. [...] On voyait seulement des vis brillantes, à peine enfoncées, se détacher sur les planches passées au brou de noix.

L'étranger, Camus - Chapitre 1

Une salle d'autopsie dans une morgue

Une salle d'autopsie dans une morgue

     Le concierge malgré mes réticences me propose de nouveau d’aller voir ma mère à la morgue. Après quelques secondes de réflexion je finis par accepter avec peu d’enthousiasme. Je rentre dans une pièce glaciale, aux murs couverts de faïence blanche, éclairée d’une lumière jaunâtre et terne, baignée d’une odeur d’encens âcre et écœurante. Il me conduit au fond de la salle devant la bière où repose le cadavre de ma mère.

      D’abord déconcerté de ne pas reconnaître cette vieille femme morte et sans importance à mes yeux, je ne peux croire que c’est ma mère. J’observe ce visage à la peau ridée, recouvert de boutons, de pustules, à la peau livide et flasque. Ses yeux sont fermés et ses cheveux, habituellement gris, sont fragiles, ternes, cassants, et si pâles qu’ils me sont étrangers. Mon regard posé sur ce corps décharné déclenche en moi un haut-le-cœur qui noie ma gorge d’une sensation d’étouffement, et de relents putrides. Je regarde ses mains pétrifiées et rongées par l’arthrose, ses doigts déformés et je peux même voir une énorme bosse sur le dos de sa main gauche, trace d’une vie laborieuse et difficile. Je regarde aussi ses pieds déformés dont certains doigts semblaient entortillés, surplombés d’une verrue aussi grosse que mon pouce, ainsi que de multiples cloques percées et d’une mycose envahissante.

      Devant ce spectacle macabre une envie de m’enfuir me submerge et je dois maîtriser cette forme de panique afin de garder devant le concierge, qui m’observe, l’attitude conforme à la bienséance. Soudain je me pose la question du comportement attendu d’un fils face au cadavre de sa mère. Devrais-je être honnête dans mon indifférence ou jouer le rôle d’un fils éploré ? Pour le respect minimum devant le corps gisant je me résous à baisser les épaules pour mimer la tristesse probablement attendue par mon observateur. Étrangement, le dégoût ressenti depuis mon entrée dans cette pièce disparaît subitement pour faire place à une forme de quiétude générée par le calme et le silence du moment. Je demande au concierge si c’est vraiment ma mère. Je ne pouvais pas imaginer que son corps puisse être aussi disgracieux. Dessinant sur son visage un air contrit, il me confirme que c’est bien ma mère. Je me retourne alors pour regarder cette femme, rien en moi ne confirme cette parenté, et pourtant il me faut bien l’admettre : cette inconnue est ma mère.

      Je jette un dernier regard sur cette pièce et sur la bière afin de garder en mémoire ce décor et ce moment particuliers, me demandant si je souhaite vraiment m’en souvenir plus tard. Puis je sors accompagné du concierge, que je salue et remercie. Sa présence gênante au début s’étant révélée plutôt rassurante en fin de compte.

      Je me retrouve à l’air libre me demandant ce que tout cela risque de changer pour moi dans l’avenir.

 

Tag(s) : #l'étranger S6
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