Publié par Hugo et Elsaïd

Noir et blanc

      Le concierge s’approchait de la bière et je le regardais dévisser une à une les douze vis brillantes qui enfermaient maman. Je repensais au moment où elle était arrivée dans cet asile pour vieillards, secouée de sanglots parce qu’elle ne voulait pas rester. Je balayais rapidement cette image de mes pensées. L’heure n’était pas à l’apitoiement. Le concierge ouvrit la partie supérieure de la bière et je vis apparaître le corps de maman étendu sur un capitonnage de couleur blanche.

      Sa tête reposait sur un oreiller blanc. Ses cheveux gris étaient attachés en un chignon que je ne lui avais jamais vu porter auparavant. Il lui tirait les traits et je me souvenais que la dernière fois que j’avais vu maman, les rides autour de ses yeux se creusaient de plus en plus ; sa peau avait à cette époque la même couleur argent que ses cheveux. Elle me paraissait alors beaucoup plus vieille que maintenant. Je la trouvais rajeunie dans cette bière, sûrement à cause de tout ce blanc autour d’elle, elle qui pourtant avait la soixantaine. Elle avait les yeux fermés et enfoncés, la bouche entrouverte qui laissait apparaître ses gencives édentées. Ses joues étaient creusées, son menton qui avait toujours été en galoche portait une verrue, qui ressortait davantage sur son teint blafard. J’eus l’impression que ses lèvres bougeaient mais je me rappelais qu’elle était morte.

      J’eus un frisson à cette pensée. La chambre mortuaire avec ses murs blanchis à la chaux n’arrangeait rien à ce sentiment que j’éprouvais à la vue de ce corps sans vie. Je ne savais pas si c’était de la peur ou du dégoût, et je préférais mettre de côté ce sentiment.

      Maman m’apparut alors grande et mince dans cette bière, même si dans mon souvenir elle était plus petite et plus forte. Ses mains aux doigts longs, dont les os saillaient, reposaient sur sa poitrine, placées comme en signe de prière. Pourtant, maman n’avait jamais pratiqué la religion. Ce qui ressortait le plus sur ses doigts livides était l’alliance qu’elle portait à l’annulaire gauche. Elle brillait sous l’éclairage de la pièce.

      Maman portait une longue robe noire toute simple à son image, que je ne lui avais jamais vue, des bas noirs et des chaussures noires à talons, moi qui l’avais toujours vue en sabots. Auprès d’elle, je voyais les quelques souvenirs avec lesquels elle avait voulu être mise en bière : ses bijoux et des photos, dont une de moi à mon bureau à mon premier jour d’embauche.

      J’eus l’impression de ne pas reconnaître maman et j’eus un mouvement de recul face à sa dépouille. La lividité de son teint se confondait avec le capitonnage de son cercueil et j’imaginais son corps quelques temps après, ce squelette qui ressemblerait à n’importe quel autre, le visage et le corps de maman disparaissant à jamais.

 

 

Tag(s) : #l'étranger S6
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