Publié par Boussad & Hamza

Meurtre au présent

J'ai pensé que je n'avais qu'un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi.

L'étranger, Albert Camus - Chapitre VI

                 Je pense à ce moment que je peux tirer ou ne pas tirer.   

          Mais brusquement, les Arabes, à reculons, se coulent derrière le rocher. Raymond et moi revenons alors sur nos pas. Lui parait mieux, et il parle de l’autobus du retour. Je l’accompagne jusqu’au cabanon et, pendant qu’il gravit l’escalier de bois, je reste devant la première marche, la tête retentissante de soleil, découragé devant l’effort qu’il faut faire pour monter l’étage de bois et aborder encore les femmes. La chaleur est telle qu’il m’est pénible aussi de rester immobile sous la pluie aveuglante qui tombe du ciel. Rester ici ou partir, cela revient au même. Au bout d’un moment, je retourne vers la plage et je me mets à marcher. C’est le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer halète de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues. Je marche lentement vers les rochers et je sens mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s’appuie sur moi et s’oppose à mon avance. Et chaque fois que je sens son grand souffle chaud sur mon visage, je serre les dents, je ferme les poings dans les poches de mon pantalon, je me tends tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu’il me déverse. À chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi ou d’un débris de verre, mes mâchoires se crispent. Je marche longtemps. Je vois de loin la petite masse sombre du rocher entourée d’un halo aveuglant par la lumière et la poussière de mer. Je pense à la source fraîche derrière le rocher. J’ai envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil, l’effort et les pleurs de femme, envie enfin de retrouver l’ombre et son repos.

          Mais quand je suis plus près, je vois que le type de Raymond est revenu. Il est seul. Il repose sur le dos, les mains sous la nuque, le front dans les ombres du rocher, tout le corps au soleil. Son bleu de chauffe fume dans la chaleur. Je suis un peu surpris. Pour moi, c’est une histoire finie et je suis venu là sans y penser. Dès qu’il me voit, il se soulève un peu et met la main dans sa poche. Moi, naturellement, je serre le revolver de Raymond dans mon veston. Alors de nouveau, il se laisse aller en arrière, mais sans retirer la main de sa poche. Je suis assez loin de lui, à une dizaine de mètres. Je devine son regard par instants, entre ses paupières mi-closes. Mais le plus souvent, son image danse devant mes yeux, dans l’air enflammé. Le bruit des vagues est encore plus paresseux, plus étale qu’à midi. C’est le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolonge ici. Il y a déjà deux heures que la journée n’avance plus, deux heures qu’elle jette l’ancre dans un océan de métal bouillant. À l’horizon, un petit vapeur passe et je devine la tache noire au bord de mon regard, parce que je ne cesse pas de regarder l’Arabe. Je pense que je n’ai qu’un demi-tour à faire et c’est fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se presse derrière moi.

          Je fais quelques pas vers la source. L’Arabe ne bouge pas. Malgré tout, il est encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il a l’air de rire. J’attends. La brûlure du soleil gagne mes joues et je sens des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’est le même soleil que le jour où j’ai enterré maman et, comme alors, le front surtout me fait mal et toutes ses veines battent ensemble sous la peau. À cause de cette brûlure que je ne peux plus supporter, je fais un mouvement en avant. Je sais que c’est stupide, que je ne me débarrasse pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais je fais un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe tire son couteau qu’il me présente dans le soleil. La lumière gicle sur l’acier et c’est comme une longue lame étincelante qui m’atteint au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils coule d’un coup sur les paupières et les recouvre d’un voile tiède et épais.

          Mes yeux sont aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sens plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante ronge mes cils et fouille mes yeux douloureux. C’est alors que tout vacille. La mer charrie un souffle épais et ardent. Il me semble que le ciel s’ouvre sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être se tend et je crispe ma main sur le revolver. La gâchette cède, je touche le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout commence. Je secoue la sueur et le soleil. Je comprends que je détruis l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’ai été heureux. Alors, je tire encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfoncent sans qu’il y paraisse. Et c’est comme quatre coups brefs que je frappe sur la porte du malheur. 

 

Meurtre au présent
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