Publié par Noal

Illustration par Noal

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J'ai entendu une voix de femme dans la chambre de Raymond.
Les bruits d'une dispute ont éclaté chez lui.

L'étranger, Albert Camus / Chapitre 4

          Je sens bien que je devrais partir, mon intuition me dit de fuir. Pourquoi est-ce que je suis encore là ? Ça va mal tourner, c'est sûr, il me regarde avec ses yeux chargés en colère. Pourquoi il ne comprend pas ? C'est quoi son problème ? Tout à coup mes poignets se retrouvent compressés dans ses mains moites. C'est écœurant ! Son regard, il me dégoûte...On dirait un chien qui bave devant de la viande... Son odeur de transpiration est insupportable, je me débats. Mon dos se cogne brutalement contre le mur. Je dois retrouver de l’air ! Son visage est tellement proche du mien, je peux voir à quel point il est laid !


- Tu n'as pas compris ? Personne ne veut de gens comme toi.
- Arrête, tu me fais mal...
- Sans moi, tu serais encore à dormir dehors comme un chien !


          Si je ne peux pas fuir, je peux encore attirer l'attention. Il suffit que quelqu'un m'entende, et quelqu’un ira bien chercher de l'aide. Alors je crie. Aussitôt, il plaque sa main chaude et moite contre ma bouche pour me forcer à me taire.


- Tais toi. Tu ne te rends même pas compte des efforts que je fais pour toi, non mais quel égoïsme. Personne ne tient plus à toi que moi.
-Oui, Raymond. Eh bien, j'ai déjà dit que tu m'avais manqué.


          Non, mais comme si une chambre d'hôtel et deux chaussettes c'était compliqué à offrir. Je l'ai énervé, son regard est à la fois glacial et ardent. Il est tout à coup bien plus terrifiant. C'est comme si sa rage allait éclater d'un moment à l'autre. Le voilà qui déblatère qu'il va m'apprendre à être en manque de lui, je peux le voir baver. Qu’il est répugnant. Je ferme les yeux, je ne veux pas le voir. Quelque chose caresse ma cuisse. Ah ! Il est en train de soulever ma robe. Mais !  

 

- Arrête!

 

          Je retire ses mains qui reviennent frénétiquement. Je ne vais pas me laisser faire, je ne veux pas me laisser faire. Hors de question de lui faire plaisir encore une fois, je le repousse de toutes mes forces.

 

- J'ai dit non !

 

      Ma voix se casse. Il me regarde. Je devrais partir, tout de suite. Je n'arrive pas à bouger mes jambes, qu'est-ce qu'il m'arrive ? Qu'est-ce qu'il va m'arriver ?


- Alors quoi ? C'est bon, tu démissionnes ?  Tu ne veux même plus faire ce pour quoi on te paie ? Je dois te rappeler pour qui tu le fais ? Tu es une chose, tu es ma chose. Tu veux jouer les dignes ? La drogue, elle est pour toi, les sous-vêtements, ils sont pour toi, mais la dignité n'appartient pas aux gens de ta caste. Agenouille-toi, agenouille-toi plus bas, comme tu l'as toujours été, et comporte-toi comme la chose inférieure que tu es.


          Hors de question que je m'agenouille devant ce déchet ! Je préfère crever ! Mais aussitôt je sens une sensation de brûlure, comme si on me fouettait. Mes genoux se plient et touchent le sol, tandis que Raymond repose le pied à terre. Je sens mes larmes monter. Je sens mes larmes monter ? Je pleure ? A cause de lui ? Non ça ne va pas ! Ça ne me ressemble pas ! Je me relève et pousse un cri, ma main part toute seule.

Ouais je l'ai giflé,  je l'ai fait, j'ai réussi. Maintenant sèche tes larmes. Sèche tes larmes, SÈCHE TES LARMES, il ne les mérite pas. Une vague de chaleur fouette mon visage, et je sens des picotements dans l’œil. Un coup. Je ne vois rien. Pourquoi mes oreilles sifflent ? Tu dois te ressaisir tout de suite et ouvrir les yeux ! Encore un effort, allez ! Ma jambe gauche flanche, mais je dois me relever, je ne peux pas me permettre de rester dans cette position d'infériorité face à ce maquereau. Deux coups.

 

- AH !

 

          J'ai crié.  Retiens tes larmes et serre les dents. Trois coups, quatre. Je hurle ma douleur contre mon gré.  D'un coup je sens mes dents vibrer et du sang couler sur mes lèvres. Je dois me relever, je vais lui faire payer à cet….

 

- Abruti !

 

          Le mot est sorti alors qu'il me frappe encore.


- Ça n'engage que moi, mais j'ai tendance à penser que la douleur favorise l'apprentissage de la discipline. Ce n'est pas d'une leçon dont tu as besoin, mais d'une correction. Je suis ton maître, sans moi tu es à la rue. Je t'offre du travail, un logement, des vêtements. Tu n'as besoin de rien d'autre. Et pourtant tu ne m'es pas reconnaissante, et tu refuses de plus en plus de clients pour passer ta journée au café. Tu cherches un nouveau travail ou tu es tombée encore plus bas dans la drogue ? Et tu camoufles tes sorties avec le soi-disant café ? Tu restes avec moi, tu es une toxico. Mais regarde-toi, tu es pathétique. Si je n'étais pas là pour te donner une dose régulière je suis sûr que tu deviendrais folle. Tu oublies la promesse, pour le revoir, lui. Il te manque hein ? Mais qui donnerait un enfant à une femme accro qui fait le trottoir ?


          Hein ? Moi ? Je me redresse, la rage emplit tout mon corps.


- Je ne suis pas la personne pathétique ici. Ta drogue, je m'en passerais si ça me permettait de le voir ! Tes cadeaux, je les jetterais tous pour lui !  Je veux juste que tu tiennes ta promesse, je veux au moins pouvoir lui téléphoner !


          C'est son anniversaire aujourd'hui, il a quatre ans.


- Combien de personnes tu tiens en laisse ? Hein ? À combien de femmes as-tu promis ce bonheur-là ?! À quel niveau d'esclavagisme on est là ?

TU NE TIENS PAS TES PROMESSES !

LAISSE-MOI LE VOIR AU MOINS UNE FOIS !

 

          Mes larmes coulent partout sur mon visage…. laissent des traînées noires derrière elles. Quelqu'un frappe à la porte. Je suis à bout. La seule chose que je veux depuis le début, c'est retrouver mon enfant...  

 

Tag(s) : #l'étranger S6
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