Publié par Klervi et Emma D.

J'avais envie de retrouver le murmure de son eau, envie de fuir le soleil, l'effort et les pleurs de femme, envie de retrouver l'ombre et son repos.

L'étranger, Albert Camus - Chapitre VI

L'été meurtrier

          Je raccompagne Raymond au cabanon, il fait chaud et chaque mouvement semble un supplice interminable. Raymond est blessé, il est devant moi. Je m'arrête pour regarder la première marche, cela paraît éprouvant. Ce n'est pas tout, je ne peux pas supporter le jacassement des femmes qui crient, affolées. Je ne peux pas rester sur place car le soleil de plomb et la chaleur ardente me tueraient, je choisis de m'en aller pour ne pas me confronter aux femmes. Je rebrousse chemin et pars sur le sable brûlant et fin. Je ne me retourne pas et continue de me balader même si cela demande beaucoup d'efforts. Les mains crispées, je marche lentement pour essayer de dompter le soleil. La bouche sèche, je commence à avoir soif et mes genoux irrités par le sel me fatiguent, mais je continue malgré tout. Autant continuer.

          Au loin, je vois un rocher, je m'avance un peu plus vite et j'entends un cri derrière moi. Je crois entendre mon prénom. Je me retourne, c'est Marie. Elle fait de grands gestes en continuant de m'appeler. Je l'ignore et repars. J'ai besoin d'être seul, je ne veux pas la voir. Je n'entends plus rien alors je pense qu'elle est partie. Je marche, je tombe tant le soleil me fait vaciller. A un moment, un flash m'oblige à fermer les yeux, ils sont irrités et je me sens mal. Au final, je me rends compte que ce n'est qu'un bout de verre et les sabres lumineux d'un ciel bleu clair sans nuages. Il n'y a aucune imperfection. Ce bleu me tourne la tête mais je ne me décourage par pour autant. Je ne sais pas vraiment pourquoi. Ce trajet est de plus en plus atroce. Je me protège les yeux avec mes mains séchées par l'eau salée.

Au loin, j'aperçois une forme à côté des rochers, je distingue une source. Je comprends qu'il y a un homme allongé sur les roches. Je cours presque et remarque que c'est l'Arabe, il est de retour. Je plisse les yeux. Je pense à l'eau fraîche et me rapproche. Mais… je m'arrête ne sachant que faire, je le fixe. Je ne vois pas très bien son visage, il est dans l'ombre, par contre le reste de son corps est sous le soleil. Il me regarde par moment, m'épie. Je le vois rire, enfin c'est cette impression que j'ai.

          J'entends le bruit des vagues s'écraser contre le sable. Ce bruit est apaisant et anime la plage silencieuse. La poussière de mer est douloureuse. Je repense à l'histoire de Raymond, pour moi c'est une histoire ancienne et je suis venu ici sans y penser. Dès qu'il voit que je me rapproche, il se soulève un petit peu et met la main dans sa poche. Son bleu de chauffe fume sous cette chaleur suffocante. Moi, naturellement, je serre le revolver de Raymond. Avec mes mains pleines de sueur il glisse un peu. De nouveau, il se laisse aller en arrière sans pour autant retirer la main de sa poche. Je suis assez loin de lui, à une dizaine de mètres environ. Je devine encore son regard par instants avec ses paupières mi-closes. Le bruit des vagues est plus paresseux qu'à midi. C'est le même soleil, la même lumière. Deux heures que la journée n'avance plus, deux heures qu'elle jette son ancre dans un océan de métal bouillant.

          Je ne cesse de regarder l'Arabe. Je pense que je n'ai qu'un demi-tour à faire et ce serait terminé. Mais toute une plage vibrante de soleil se dresse derrière moi et la paresse prend le dessus. Je fais quelques pas vers la source, l'Arabe rit, des ombres dansent sur son visage. J'attends. Mes joues me brûlent. Elles sont rouges et chaudes. Des gouttes de sueur s'amassent sur mes sourcils. C'est le même soleil où j'ai enterré maman. Tout me fait mal, mes tempes, mes veines et mon front gonflé. Je ne peux plus supporter ce soleil donc je fais un pas en avant, c'est stupide mais je le fais quand même. L'Arabe tire son couteau d'un geste brusque et vif. La lumière gicle sur l'acier de l'arme. Au même instant, les gouttes de sueur tombent sur mes paupières, les recouvrant d'une toile épaisse. C'est un rideau acide. Puis, tout vacille, le vent souffle bruyamment, ramenant du sable sur son passage. J'ai mal, je souffre. Tout bascule quand je tends mon corps, les dents serrés. La gâchette cède et un bruit déchire l'air. Une pluie de feu s'abat sur moi. Je comprends que ce geste détruit tout. Tout change et se chamboule. Le temps s'accélère et l'équilibre du jour se brise. Alors, je tire encore quatre coups secs et assourdissants, les bruits résonnent et cela sonne comme une musique destructrice. C'est quatre coups brefs et je viens de frapper à la porte du malheur. 

 

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