Publié par Savannah et Emma T.

Penser jusqu'au bout

Et moi aussi, je me suis senti prêt à tout revivre. Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais encore.

L'étranger, Albert Camus - Chapitre XI

          Il me semble qu’on est en début de matinée, entre cinq et sept heures du matin. Le ciel est rose : il va faire beau aujourd’hui. 

 

         Mais je ne vais pas trop en profiter. Un détail me ramène à la réalité, ces barreaux rouillés, encore une journée de plus en prison. Mais aujourd’hui est le dernier, ici : ce soir, je serai acclamé par des dizaines de spectateurs venus spécialement pour moi. Ce soir je vais leur offrir un spectacle. Il me reste toute une journée seul. 

 

          Hier l’aumônier est venu. Il m’a raconté pendant des heures des stupidités. Ce prêtre m’a mis hors de moi. 

 

        Avant, encore, il y a eu le procès : toutes ces personnes faisant leur monologue sur ma supposée vie de criminel. Je vois encore ces acteurs faire de grands gestes théâtraux. Ce procureur, cet avocat, ces jurés et ce juge, sans pitié, ont scellé mon destin. Avec une froideur sans nom, ils m’ont annoncé ma mise à mort à dix-sept heures. Ces idiots ne savent même pas donner la bonne heure, ce sera à vingt heures, trois heures de vie en plus. 

 

          Ces faux justiciers ont jugé la manière dont je me suis comporté à l’enterrement de maman. Sur le fait que je sois supposé “insensible”. 

 

        Ils ont parlé de ma relation avec Marie, ils n’en savent rien, ils ont même dit que c’était ma “maîtresse”. Marie est mon amante, certes, et oui, je l’ai vu le lendemain de l’enterrement, je ne vois pas où est le problème. 

 

         De toute manière tout le monde est privilégié, il y en a des milliards et eux aussi seront condamnés un jour. Eux aussi seront jugés de ne s’être pas bien comportés : de ne pas avoir ri, ne pas avoir pleuré, ni crié, ni… Je dois me calmer, il est inutile que je m’énerve maintenant.

 

         Maman, je pense à toi. Je sais que tu n’es pas fière de moi… Mais je ne regrette rien. 

 

        Marie, toi aussi tu es dans mes pensées. Je sens encore la chaleur de tes lèvres sur les miennes ; tes mains passant dans mes cheveux. J’aimerais tellement te voir ce soir, vêtue tout de blanc, t’apercevoir me voyant m’avancer vers la destinée de la lame. Peut-être brillera-t-elle comme en plein jour…

 

        C’est là que je me rends compte, le sourire aux lèvres, que je suis apaisé. Je me sens bien. 

 

       J’allais oublier Céleste, mon ami fidèle. Aujourd’hui j’aurais beaucoup aimé manger un de tes plats délicieux, mon dernier repas. Je te remercie de m’avoir si bien nourri toutes ces années, de m’avoir soutenu. 

 

       Me sortant de mes pensées : un garde de la prison tambourine à ma porte de cellule, me donnant encore une fois du pain rassis avec de la soupe. Céleste, comme tu me manques.

 

       Après ce repas, je me suis assoupi quelques heures. Je n’ai fait que rêver au spectacle que je vais donner demain. 

 

      C’est maintenant la fin d’après-midi, d’après le ciel. On vient me chercher. Je dois signer des papiers. Je ne sais pas ce que j’ai lu et approuvé. On me donne ces fameux habits blancs, le col de la chemise est très ample, il ne faut pas que la lame glisse ou ne coupe que le quart du cou.

 

      On m'emmène dans une salle. On me fait avaler des médicaments. Je ne sais pas pourquoi. Il y a mon avocat, venu pour me soutenir. Il parle avec le directeur de la prison : un privilégié qui ne se mouille jamais, il sait parler. Je n’écoute pas ce qu’ils se disent. Cela va sûrement m’ennuyer. On me propose de voir une dernière fois l’aumônier. Le religieux, le charlatan, quel tartuffe celui-là ! Ils n’ont vraiment rien compris. Je ne veux plus jamais avoir affaire avec lui. 

 

       C’est l’heure. D'un coup. Tout se précipite. Les gardes vérifient que mes menottes sont bien verrouillées. Nous voilà en route. Je suis sous grande escorte policière. Je dois être important. Un vrai pape. L’antéchrist, plutôt. 

 

Je commence à percevoir des hurlements. Pas à pas : ils sont de plus en plus forts. Je dois me rapprocher de la grande place. Je vois enfin mes spectateurs. Ils sont très nombreux : ils m’acclament et hurlent. Qu’ils m’aiment ou non, peu importe. Ils sont là et me donnent leur temps, celui que moi je n’ai plus. 

 

     Marie, je ne te vois pas. Je suppose que tu n’es pas venue. Je suis déçue mais je te comprends. Tu aurais été jalouse de toutes les dames occupées à me regarder, à m’admirer... C’est irritant, cette amertume.

 

          On m’allonge enfin.

          Derniers instants, mes derniers souffles.

          Dernière pensée.

        Je ne regrette rien des sensations, de l’enterrement de ma mère. Je ne regrette rien jusqu’ici ; ni même le meurtre. 

 

          Ma dernière parole : “Je suis prêt.”

 

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