Publié par Emma D.

Journal de bord : d'instant à bonheur

Que ce monde sans amour était comme un monde mort et qu'il vient toujours une heure où on se lasse des prisons, du travail et du courage pour réclamer le visage d'un être et le cœur émerveillé de la tendresse.

La Peste, Albert Camus (1947)

15.04.2007

      J'ai acheté ce journal il n'y a même pas cinq minutes à l'aéroport afin de pouvoir commenter l'ensemble de mon voyage en Afghanistan, car en effet je m'envole pour l'Afghanistan. Je vous l'accorde, dit comme ça c'est assez étrange, qui irait dans ce pays par pur plaisir ? Bon, étant donné que c'est une sorte de journal de bord, mettre la situation en contexte serait plaisant.

      Je m'appelle Antoine Delachaux, je viens d'un petit village du nord de l'Aquitaine. J'ai depuis hier le 14 avril 32 ans, et je suis sur le point de commencer une aventure incroyable sur un coup de tête, je crois que j'avais besoin de change d'air... Il y a un an de cela j'ai perdu ma femme et mon enfant le même jour, même heure et même seconde. Mon épouse, Laura a subi un accouchement extrêmement difficile, les médecins n'ont malheureusement pas réussi à les sauver. Aujourd'hui encore l'écrire est une épreuve des plus compliquées pour moi, la souffrance que je contiens m'assassine de l'intérieur, un mal-être surpuissant grandit en moi lorsque j'y pense, c'est à dire très souvent. Depuis ce jour j'ai décidé d'offrir à de nombreuses familles ce que je n'ai pas pu avoir et puis j'ai en quelque sorte besoin de voir qu'il y a bien pire comme situation. Je pars en mission humanitaire pour une durée de trois mois, j'ai tout plaqué pour y aller, cette mission est comme l'échappatoire que je recherchais, la mission consiste à s'occuper d'enfants afghans dans une école, à les instruire, aussi bien les filles que les garçons, je construirai des aménagements dans la ville de Kaboul.

17.04.2007

      Bonjour ! Je n'ai rien écrit hier car je suis arrivé à 06h55, les dirigeants de la mission nous ont présenté le camp et nous avons eu le droit de nous reposer pour la journée. Le camp est de couleur vert très pétant de sorte qu'on le remarque de très loin, il est fait de briques et de béton. Sur les coins du mur il y a des peintures de trace de mains, j'en déduis que ce sont des mains d'enfants. Nos couchettes sont, à ma grande surprise, très agréables. Nous disposons d'un rangement pour nos habits, un autre en guise de table de nuit puis un lavabo, douche et puis toilettes pour deux. J'ai déjà pas mal sympathisé avec mon camarade de chambre, il s'appelle Florent. Il m'a expliqué que lui aussi c'était sa première mission humanitaire et qu'il avait besoin de lâcher prise dans sa vie, comme s’il mettait « pause » sur la sienne pour s'occuper d'autres, finalement un peu comme moi. Sur ma table de nuit j'ai mis une photo de Laura car dans les moments difficiles c'est elle qui me redonnera la force et ça je crois que Florent l'avait compris. Quand je lui ai annoncé la mort de ma femme, je l'ai senti très concerné, puis j'ai remarqué que sur sa table de nuit il y avait aussi une photo d'une femme, et lui en tenue de marié, j'en ai rapidement déduit que c'était sa femme. Je l'ai alors questionné et c'est en écoutant ses réponses que j'ai compris son air concerné par rapport à Laura. Il a lui aussi perdu sa femme, elle a fait une réaction allergique violente à un des traitements de la PMA. Au final nous étions les mêmes. A ce moment-là on s'est regardés et j'ai su qu'on allait pouvoir compter l'un sur l'autre. Un peu de bonheur dans ce monde de brutes ! Après ça nous sommes allés rejoindre les autres pour dîner et notre chef de mission nous a expliqué le déroulement de la semaine à venir. Demain nous nous rendons dans une école de Kaboul qui a été touchée par les attaques terroristes. Pour cause, c'est une école où les filles peuvent étudier. Or ici il y a beaucoup de personnes qui sont encore contre l'éducation des femmes. Notre chef nous a présenté une des professeures de l'école, elle s'appelle Dyara, elle dégage quelque chose de très attractif, elle est mat de peau, des yeux vert clair, de longs cheveux bruns parfaitement ondulés, elle a ce qu'on pourrait appeler des courbes de rêves, à se perdre dedans, et puis elle a une voix si douce, mais si sûre d'elle. A me relire, on pourrait penser que j'en tombe amoureux, non, elle m'a seulement hypnotisé pour la soirée. 

18.04.2007 

      Je n'ai pas beaucoup de temps pour écrire ce soir, mais il faut que je résume cette première journée. Le réveil a un peu piqué (05h30). On a dû se lever aussi tôt car on avait 32 minutes de bus, puis le directeur de l’école nous a fait visiter l'école et nous a présenté le personnel. On nous a expliqué ce qu'on allait faire avec les enfants mais à vrai dire je n'ai pas vraiment écouté je n'avais d’yeux que pour Dyara, En plein milieu de l'après-midi j'étais dans une classe, il y avait 33 élèves, mais seulement 8 filles, ce qui pour eux est déjà beaucoup. Les enfants de cette classe avaient entre 9 et 10 ans et j'ai eu la chance de pouvoir parler pas mal de temps avec deux d'entre elles. Je les ai trouvées incroyablement matures, une des deux jeunes filles m'a dit une phrase qui m'est restée : "L'amour demande un peu d'avenir, et il n'y avait plus pour nous que des instants." J'étais étonné de la philosophie de la phrase venant d'une enfant de 9 ans, mais attristé par leurs paroles, il y avait une mélancolie omniprésente dans leurs voix cela m'a beaucoup touché et ça m'a fait penser à Laura. Depuis qu'elle est partie je n'ai également que des instants...

20.05.2007

      Un mois plus tard ! Oui je suis toujours vivant mais étant donné que cela fait un petit moment que je n'ai pas écrit une longue soirée d'écriture m'attend. Je vais essayer de la jouer rapide mais ça va être dur. Je crois que j'ai vraiment trouvé ma place au sein de cette mission. Florent et moi nous sommes réellement devenue de bon amis, un soir de repos où l'on avait légèrement bu, on s'est tout raconté sur nos vies personnelles. Il m'a expliqué qu'il n'avait jamais connu son père. Il est parti quand il était encore bébé. Son but par conséquent a toujours été de prouver qu'il valait mieux que lui en fondant une vraie famille, mais il n'a pas pu... En écoutant son histoire cela m'a frustré pour lui et ce fut mon tour de partager ma vie. Mes larmes montèrent progressivement, parler de mon passé est encore très dur, et il l'a bien compris. Ce qui m'a beaucoup touché. Il y a une semaine, j'ai quitté la première école car nous changeons d'école 3 fois, une fois par mois. Deux des filles à qui j'avais déjà parlé m'ont fait un dessin et écrit un petit mot. Le message disait que j'allais leur manquer et que je leur avais redonné espoir en cet amour qui s’est transformé en instants. J'étais très ému, c'était vraiment mon but en venant ici, essayer de redonner au moins l'espoir en une vie meilleure et plus gaie. Du côté de Dyara, nous avons échangé à cette fameuse soirée un peu trop alcoolisé, et en plus d'être incroyablement belle, elle a une sensibilité, une façon de voir les choses qui me plait particulièrement. Je me sens déjà coupable d'écrire cela mais avec Dyara j'ai ressenti la même chose que quand j'ai eu mon premier rendez-vous avec Laura. Dyara est veuve, elle aussi, depuis 3 ans il me semble, ça nous fait un triste point commun. J'ai vraiment hâte d’entamer le chantier de demain, on va construire une école, je sens que cela va être un moment inoubliable. Ce n'est pas tous les jours que l'on vit ce genre d'expérience ! 

  30.05.2007

      Dix jours... Je ne parle pas de mon absence mais du fait que toute mon équipe et moi soyons coincés dans une espèce de cave. Alors que nous faisions une pause déjeuner lors de la construction de l'école, une troupe d'hommes avec des cagoules, armés, sont venus nous chercher. Ils nous ont collés au mur et nous ont fait asseoir. Une fois que tout le monde avait bien compris que cela ne servait à rien de crier ou de riposter, les kidnappeurs se sont séparés. Ils nous ont emmenés par petits groupes afin de nous mettre dans des camionnettes. J'ai remarqué leur façon d’effectuer leur plan, il était comme récité, j'ai très vite compris que tout était prévu : qu’ils nous visaient nous et qu'ils s'étaient entraînés à tout ça. Ce qui m'a fait encore plus froid dans le dos c'est que dans la cave où nous sommes séquestrés, il y a juste une petite pièce à côté et il y a 3 jours j'ai entrevu l'intérieur de cette pièce, j'y ai vu de multiples armes, un ordinateur et le pire, une photo individuelle de chacun d'entre nous. Ce n'était pas des photos de type carte d’identité, non c'était des photos de nous où on était tous heureux, chaque personne avait un sourire dégageant du bonheur. Sur ma photo ce fut une photo de moi avec Laura le jour où je l'ai demandé en mariage à notre restaurant préféré, pour Florent c'était la photo de mariage qui est sur sa table de nuit, et quant à Darya c'était elle et une vieille femme, je me suis dit que c'était peut-être sa mère, cela m'a réchauffé le cœur quand je l'ai vu sourire même si c'était en photo. Je vois bien qu'elle n'est pas à l'aise mais je ne dirais pas qu'elle est terrorisée, entre nous tous c'est celle qui gère la crise avec le plus de calme et de diplomatie, je suis d'ailleurs époustouflé. Pour ce qui est de Florent je vois dans ses yeux l'espoir s’effondrer de jour en jour, le vide que j'arrive à lire dans ses yeux ou encore à entendre par son timbre de voix m'attriste, car pour moi aujourd'hui il est devenu mon meilleur ami, mais en ce moment je ne le reconnais plus.

01.06.2007

      Nous sommes toujours pris au piège dans cette fameuse cave, je passe mes nuits au sol à dormir par terre avec Dyara. C'est dommage à dire mais l'enlèvement nous a beaucoup rapprochés, malgré que ce soit elle qui nous rassure tous et nous empêche de péter un plomb, je sens qu'elle recherche une sorte de protection et d'affection, ce n'est pas pour me déplaire. Nous dormons sur un sol froid en compagnie de rats, ils nous nourrissent très peu certes mais ils le font, ils veulent nous maintenir en vie, peut-être qu'ils travaillent seulement pour quelqu'un, je pense avoir raison. J'ai partagé mon hypothèse avec Dyara et Florent. Florent n'avait pas vraiment d'avis il s'en fichait un peu. Dyara m'a dit qu'elle y avait pensé aussi ou alors elle envisage qu’on serve de rançon, de monnaie d’échange avec notre pays, afin que le gouvernement leur envoie de l'argent pour nous secourir.

13.06.2007

      Je craque, j'en ai marre je veux m'en aller rentrer chez moi, voir ma famille et m'excuser d'être parti comme un sauvage. Florent, quant à lui, regagne peu à peu l'espoir car un de nos chefs a eu une source comme quoi la France aller nous faire libérer très prochainement. Je devrais être heureux mais ce n'est pas le cas, je ne sais pas réellement pourquoi, je n'y crois plus et il y a aussi la peur de ne plus revoir Dyara. Je ne sais pas comment elle va s'en sortir, je sais qu'elle n'a plus de famille, d'ailleurs sur la photo sur le mur dans cette petite pièce, c'était bien sa maman qui était sa dernière famille, elle l'a perdu il y a 2 ans. Je le lui ai promis, si nous devons être libérés, je ne partirai pas sans elle ! Je l'aime...

14.06.2007

      Aujourd'hui un de mes camarades a été tué par balle car la France n'a toujours pas répondu à l'offre des terroristes. Utiliser des humains comme simple outil de menace je trouve cela horrible, cela me fend le cœur. Quand la balle a été tirée, j'ai pris les mains de Dyara et je lui ai murmuré "je t'aime", elle m'a répondu qu'elle aussi, cela m'a rassuré. J'ai sentis tout son être se détendre comme si elle avait lâché la pression le temps d'un instant, je prie pour que ce moment se transforme en bonheur...

15.06.2007

      C'est l'enfer ici, je ne tiens plus, j'ai la porte de sortie devant moi, je pourrais me lever, prendre Dyara et Florent avec moi, et m'en aller, mais je sais d'avance comment ça va finir, ils nous tueraient tous les trois. Heureusement que Dyara est là sinon j'en aurais déjà fini, je ne peux pas trop écrire, j'essaye d'être discret j'ai bien trop peur qu'ils m'enlèvent mon carnet.

01.07.2007

       Nous sommes libres ! La France a payé une somme exorbitante pour qu'on puisses sortir et après des jours d'acharnement contre le gouvernement pour que Dyara puisse venir habiter légalement avec moi, on a finalement réussi. Ils nous ont relâchés dès qu'ils ont reçu l'argent. J'ai pris Dyara et Florent dans mes bras je leur ai conté tout mon amour. Nous avons pris l'avion. Je déménage aussi vite que possible à Bordeaux, non loin de chez Florent, avec Dyara.  J'ai déjà trouvé un job provisoire de serveuse pour Dyara en attendant de pouvoir éventuellement l’aider à reprendre ses études. Quant à moi j'ai comme projet d'ouvrir un restaurant avec Florent. Un restaurant qui servirait des plats d'Asie Centrale, avec sur le mur accrochées toutes les photos de notre voyage, qui a peut-être mal tourné, mais qui est inoubliable. J'y ai rencontré les deux personnes les plus importantes de ma vie actuellement.

            C'est ainsi que l'instant se transforma enfin en bonheur.

 

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