Publié par Klervi & Emma D.

 

Images de soi

J'ai remarqué à ce moment que tout le monde se rencontrait, s'interpellait et conversait, comme dans un club où l'on est heureux de se retrouver entre gens du même monde. Aussi je me suis expliqué la bizarre impression que j'avais d'être de trop, un peu comme un intrus.

L'étranger, Albert Camus - Chapitre 9

                 Les gens parlent, rient, comme s'ils venaient du même monde, et d'une façon étrange, je me sens à l'écart, un intrus qui ne devrait pas être ici et qui ferait mieux de s'en aller. Puis, le journaliste me sourit et me dit d'une façon très aimable qu'il espère que tout ira bien pour moi. Il me raconte aussi qu'à part mon histoire et celle d'un parricide, il n'y a rien d'autre. D'ailleurs, au même moment un journaliste grassouillet et aux grosses lunettes noires entre dans la pièce. On m'indique qu'il vient de Paris et qu’il s'occupe du parricide, mais comme il était ici, on lui a dit d'aller voir mon affaire. A cet instant, je me demande s'il a réellement envie de me voir, de s'occuper de mon procès. Mon avocat arrive en robe réglementaire et il va saluer d'autres confrères et journalistes. Il discute, rit, ne se soucie pas de ma présence. C'est comme s'il venait voir des amis et que ce n'était pas un moment grave. Encore une fois, je ressens la désagréable sensation d'être de trop. J'entends la sonnerie du prétoire et, mon avocat vient me voir, il me serre la main, il me conseille fortement de répondre de manière brève aux questions qu'on me posera. Trois juges pénètrent dans la salle, deux sont en noir et un seul est en rouge. Après que les trois juges se sont installés, l'homme en rouge décrète que l'audience est ouverte. Les journalistes tiennent fermement leurs stylos, prêts à écrire. Ils ont tous un air indifférent et narquois. Sauf un jeune qui ne tient pas son crayon, il se contente de me fixer, étrangement j'ai l'impression de me regarder moi-même à travers lui. Je reste troublé et après je ne comprends pas la suite des événements. Il y a le tirage au sort des jurés, les questions posées par le président, au procureur et au jury. On fait une lecture rapide de l'acte d'accusation, je reconnais certains des noms et lieux. Ensuite, j'entends les prénoms de Marie, Raymond, Salamano, Monsieur Pérez, le concierge de l'asile, le directeur et Céleste. Je m'étonne de ne pas les avoir vus avant. Le président prend la parole pour expliquer certaines choses. La chaleur étouffante oblige les juges à prendre des éventails, c'est insoutenable ! Mon interrogatoire commence, le président me questionne calmement, avec une pointe de cordialité. On me demande mon identité et cela m'agace. Le président récite ce que j'ai fait. C'est très long et je suis ennuyé. Le président déclare qu'il veut me poser des questions étrangères à mon affaire mais qui la touchent de fort près. Je comprends qu'on va me parler de maman. Il me pose tout un tas de questions, comme pourquoi je l'ai mise à l'asile. Le procureur, une fois les questions du président finies, me demande si j'avais l’intention de tuer l'Arabe dès le départ. Je réponds que non car c'est vrai. Il n'a pas l'air convaincu et me demande pourquoi alors j'étais venu armé et à cet endroit précis. Je nie encore une fois et il suspend l'audience pour cette après-midi, le regard mauvais. Je sais que ce meurtre n'est qu'un accident et cela m'embête de devoir me justifier. A aucun moment je ne me suis reconnu dans ce qu'il a dit. 

            Je reviens l'après-midi où la chaleur est encore plus écrasante que le matin. On appelle le directeur de l'asile et je me ressaisis aussitôt. On lui demande si maman se plaignait de moi, il acquiesce mais assure que tous les pensionnaires font ça. Le président lui demande si maman me reprochait de l'avoir mise à l'asile, il dit que oui. Il ajoute aussi qu'à l'enterrement j'avais été calme, que je n'avais pas pleuré et refusé de la voir. Mais aussi qu’apparemment je n'avais pas su dire son âge. Les paroles du directeur me laissent une mauvaise sensation, ce qu'il dit est vrai mais je me sens tout de même déçu. Je me sens étranger à eux. Je ne me reconnais pas dans la vision que le directeur, le président et le procureur ont de moi. Ils pensent que je suis sans cœur mais c'est faux, cette situation m'exaspère autant qu'elle m'attriste. Le président sollicite l'avocat général pour me poser des questions. Le procureur s'écrie que cela suffit, il me regarde d'un air triomphant. Pour la première fois, l'envie de pleurer me vient. En cet instant, je vois à quel point les gens me haïssent. Le monde est contre moi. Les témoins s'enchaînent, le procureur n'a aucune pitié pour moi, il m'accuse, énonce son réquisitoire, accablant, contre moi. Marie essaye de me défendre mais en vain. Mon avocat a du mal à riposter. Ils se liguent tous contre moi, ils me détestent et je ne peux encore m'empêcher de me sentir loin de tout ça, je n'ai pas l'impression que c'est si important. Ils ne me connaissent pas vraiment et se permettent de me juger. Je me demande soudainement si tout cela est réel. La situation me semble irréelle. Je me retrouve dans une situation anormale, c’est le monde qui est anormal.

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