Publié par Réjane

Cœur brisé

Elle me posait parfois des questions d'un air détaché et distant pour savoir comment s'était passée ma journée. Elle ne le faisait pas souvent, ça ne lui ressemblait pas.

En finir avec Eddy Bellegueule (2014), "Portrait de ma mère au matin", Edouard Louis

     Elle s'appelait Clara. Elle était mon amie. C'est à l'école maternelle que nous nous sommes connues, sans plus jamais pouvoir nous quitter ensuite. École primaire, collège et maintenant les années lycées. Durant toutes ces années, nous avons partagé nos joies et nos peines, nos jeux et nos devoirs, nos découvertes et nos secrets, nos soirées pyjamas pleins de fou rire jusque très tard dans la nuit, et même nos vacances à Plouescat, et en Vendée. Nous étions les meilleures amies du monde, deux sœurs, mieux, jusqu'à ne plus faire qu'une, tant nous nous comprenions sans avoir besoin de nous exprimer, tant nous pensions toujours à l'identique sans avoir besoin d'en débattre, tant nous étions fusionnelles, jusqu'à l'excès.

     En elle je me retrouvais, j'étais elle, elle était moi, nous étions ensemble au monde, toujours.  

    Elle s'appelait Clara. Mais voilà, elle n'est plus mon amie. L'adolescence est arrivée, apportant les premières histoires d'amour. Et tout a changé.

    Je l'ai découverte fière, fière d'elle, fière de son corps, parfait évidemment, de son look, dernier cri évidemment, de ses succès masculins, les plus canons évidemment. Je l'ai vue sous un autre jour, son vrai jour. Le monde devait tourner autour d'elle, pour elle, grâce à elle. Désormais être avec elle, c'était faire son bon vouloir ; être auprès d'elle, seulement selon son bon vouloir ; ne pas dire comme elle, c'était devenir son ennemie. Adieu notre complicité d'avant, bonjour au rapport de force.

     Je l'ai découverte ambitieuse, sans sentiment, sans honte, ni scrupule, prête à tout pour être la meilleure, la plus entourée, la plus écoutée, la plus convoitée. Je me sentais exclue de sa vie. Nous étions si proches, si identiques. Quel grain de sable dévastateur nous avait tant éloignées ?

    Je l'ai découverte jalouse, toujours, à chaque fois prête à me rabaisser pour voler mon copain du moment. Elle n'avait plus aucune limite. Elle était devenue une jeune femme égoïste qui ne pensait plus qu'à elle. Comment aurais-je pu deviner que toutes nos années d'amitié voleraient en éclats ? Comment aurais-je pu imaginer son égoïsme, sa cupidité, sa méchanceté ?

    Cette expérience m'a enseignée que dans la vie rien n'est acquis, que la vérité d'hier n'est pas obligatoirement celle d’aujourd’hui. Rien n'est définitif ni éternel. C'est une leçon pour l'avenir, je saurai m’en souvenir, car la perte d'une amie est la plus grande de toutes les pertes.

 

Tag(s) : #autobiographie MG1
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