Publié par Enguéran 

Différences exotiques

J'ai voulu montrer ici comment ma fuite n'avait pas été le résultat d'un projet depuis toujours présent en moi, comme si j'avais été un animal épris de liberté, comme si j'avais toujours voulu m'évader, mais au contraire comment la fuite a été la dernière solution envisageable après une série de défaites sur moi-même. (p.184)

En finir avec Eddy Bellegueule (2014), Edouard Louis - Editions du Seuil

     Je suis arrivé à Brest à l’âge de quatre ans.

    Mes parents se sont séparés à la fin de ma classe préparatoire. J'ai commencé mon année de CE1 à Brest, dans une petite école, avec la même institutrice que j’avais eue en CP.

    Mes copains étaient les mêmes depuis la maternelle, j'étais un bon élève, calme et gentil. J’allais à l’école avec le cœur en joie, j'avais l'insouciance d'un enfant de mon âge, la vie était douce.

    Un mois après la rentrée, ma sœur, mon frère, ma mère, et moi-même avons fait nos bagages. En effet, ma mère avait trouvé un travail à Fort-de-France, en Martinique. Au revoir Brest, Brest la grise, bonjour Madinina, l’île aux fleurs.

    Je me souviens de l’émotion de mon institutrice quand on s’est dit au revoir, et je me rendais compte de la chance que j'avais d'aller vivre sur une île caribéenne. 

    En plein mois d’octobre, j'ai donc fait une deuxième rentrée scolaire. Mon frère et moi étions dans la même école. Lui en maternelle, et moi en primaire. Je revois la cours de l'école avec ses flamboyants qui nous faisaient de l’ombre ; j'entends encore le chant des grenouilles après la pluie, un chant fort et strident ; la moiteur après la pluie ; et je ressens le soleil chauffer ma peau.

    Dans ma classe, nous étions quelques métropolitains, car nous étions dans une école proche d'où étaient logées des familles de militaires. Nous déjeunions à la cantine et nous allions nous baigner à l'anse Madame, en bas de l’école. Ainsi on évitait la cohue des automobilistes qui rentraient après la journée de travail. La baignade était finie lorsque le soleil se couchait, alors il fallait rentrer faire les devoirs. Je ne me souviens pas de problèmes particuliers à l’école, il n'y en avait pas.

    Le mercredi était la journée que j’appréhendais, ainsi que les vacances scolaires. Ma mère travaillait dans le nord de Fort de France, près du quartier de Dillon. C’est donc tout naturellement qu'elle nous avait inscrits, mon petit frère et moi, au centre de loisirs de Dillon.

    Je redoutais terriblement les journées au centre aéré.

    Aucun enfant de mon école ne fréquentait ce centre de loisirs. Je devais me faire de nouveaux copains. Dès le premier jour j'ai su que ça serait difficile.

    Les autres enfants fonctionnaient en bandes, ils se connaissaient déjà, et moi j'arrivais alors que la rentrée était déjà loin. Certains enfants parlaient en créole. Ne parlant pas créole, je ne les comprenais pas, ce qui accentuait encore nos différences.

    Les journées me paraissaient longues au centre de loisir, et remplies de vide, car nous étions mis à l’écart par les autres enfants. Les enfants nous traitaient de « sales blancs », ou nous disaient que nous « puions le blanc ». C'était insupportable pour moi. Mon frère s'en accommodait mieux, il semblait moins blessé que moi. Peut-être que le besoin d'appartenance à un groupe est moins présent lorsque l'on est petit ?

    Nous étions ostracisés à cause de notre couleur de peau. Le racisme, je ne l'avais jamais croisé auparavant. En métropole, on nous en parlait, mais pas le racisme envers les blancs, je vivais le problème des minorités. Je ressentais de la colère, un sentiment d'injustice. Injustice et incompréhension. C'est dur de se retrouver seul alors que les autres jouent ensemble, partagent des rires. On peut donc se sentir seul au milieu d'un groupe…

    J'avais envie, j'avais besoin d'être accepté. Je ne savais pas comment l'exprimer, ni comment me faire accepter. J'avais envie de les taper, tous ces enfants, et en même temps j'avais envie d'être des leurs.

    Ma mère et les animateurs étaient au courant de mon mal-être. J'ai pris conscience que les gens pouvaient rejeter, laisser de côté quelqu'un pour des choses aussi futiles que la couleur de peau, le pays d'origine, l'apparence physique.

    Dès le mardi soir, je commençais à avoir des maux de ventre, j'avais peur de passer encore une longue journée seul. Seul au milieu des autres, c'est difficile à supporter. Il fallait que ces journées s’arrêtent.

    Étant sujet aux otites, j'ai simulé des douleurs auriculaires certains mercredis matin, et ainsi, grâce à ces otites imaginaires, j'ai gagné quelques jours de répit. C'était pour moi une fuite, un évitement. Ces jours-là, je n'avais pas à affronter les regards et les moqueries.

    Mon passage au centre de loisirs n'a duré que jusqu'aux vacances de fin d'année, à mon grand soulagement. Ma mère a changé son rythme de travail, ainsi nous restions avec elle le mercredi.

    Les jugements de valeurs, sur la couleur de peau, les origines ; juger les différences ; c’est une pente facile : nous pouvons tous nous laisser emporter à juger ceux qui sont différents de nous.

 

Tag(s) : #autobiographie MG1
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