Publié par Anouck

Ce jour-là

N'osant pas rompre son silence, nous jetions de temps en temps des coups d’œil furtifs : allait-elle nous livrer une nouvelle confidence, encore plus secrète, ou bien, comme si de rien n'était, nous lire, en apportant sa lampe à l'abat-jour turquoise, quelques pages de Daudet ou de Jules Verne qui accompagnaient souvent nos longues soirées d'été ?

Le testament français, Andreï Makine

        À peine sortie de table, je m'étais assise à l'endroit où l’on prend le thé chaque dimanche. Celui-ci n'était pas comme d'habitude. Personne de la famille ne parlait, comme si quelque chose s'était passé, qui interdisait d’interrompre ce silence. Je les regardais du coin de l’œil, pour scruter leurs émotions. 

        Mais rien, toujours aucun mot, aucun son qui résonne dans cette pièce, comme si elle était vide. Curieuse de connaître la raison de ce changement d’habitude, je ne me doutais pas de ce qui allait se dire. Les membres de ma famille ne semblaient pas remarquer que j'étais là, pas loin d'eux. Je me levai alors pour aller prendre un verre d'eau. Alors qu'ils chuchotaient, quand j'arrivai il eut y un immense malaise, comme si j'étais la cause de ce silence.   

         Tous s’assirent sur le canapé, dans le « coin thé », là où j'étais assise depuis un bon moment. Habituée à être seule ce jour-là, je ne remarquai pas de tout de suite qu'ils étaient à côté de moi.

       Ma grand-mère prit la parole. Ne comprenant pas tout de suite qu'elle me parlait, j'écoutais vaguement. Elle me prit par la main pour que je comprenne que c'était à moi qu'elle parlait. Sachant que je vivais mon premier amour, elle voulait me parler du sien. Le silence avait commencé après un coup de téléphone, elle me dit alors : « Je viens d'apprendre le décès de quelqu'un de cher à mes yeux. Certes, je n'étais plus avec lui, mais le premier amour reste dans le cœur, je voulais te dire de faire attention à toi, de ne pas t'attacher trop vite. Ce genre de nouvelle fait très mal. » 

       Prise de court, je ne sus pas quoi répondre. Tout plein de choses se mélangeaient, la peur, la tristesse, qui se voyait par mes larmes, la panique, la compassion, tout en une fraction de seconde. Et penser que cela pouvait m'arriver également me faisait mal. Mais le mal était, avant tout pour ma grand-mère, car je ressentais sa douleur comme si c'était mon histoire, une histoire tragique qui montre qu'on peut ne pas avoir de nouvelles de certaines personnes, mais que ce n'est pas pour autant qu'on ne tient pas à elle.

 

Tag(s) : #autobiographie MG1
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