Publié par Brendan

Le bordel des souvenirs

Le bordel des souvenirs

Cette absence d'histoire m'a longtemps rassuré : sa sécheresse objective, son évidence apparente, son innocence, me protégeaient.

W ou le souvenir d'enfance, George Perec

       Il n'avait que très peu de souvenirs d'enfance, à vrai dire, il n'en voulait pas. Il semblait plus s'intéresser à la vie des autres qu'a la sienne. Malgré ça, de nombreuses photographies évoquaient une vie marquée plutôt par les sports, la présence animale, l'aventure et surtout la nourriture. En effet, une photo sur deux le montrait en train d'avaler, comme si sa vie en dépendait, d'énormes quantités de nourritures (des sucreries, des biscuits mais surtout de la viande). Ce qui fait que ses souvenirs sont souvent culinaires plutôt que visuels, donc rien de très consistant à raconter.

       Récemment, en regardant ses photos, il se posa une question : « Est-ce réellement moi sur ces photos ? » Car oui, quand il regardait la personne présente sur les clichés, il voyait, non pas Brendan Simon, mais quelqu'un d'autre, un inconnu. Néanmoins cet inconnu lui paraissait étrangement familier, comme s’il l'avait toujours connu mais sans avoir, hélas, jamais pu le voir ni l’entendre. Le voir enfin, comme le reconnaître vraiment pour la première fois, distinguer son visage, agit tel un électrochoc grâce auquel il revécut quelques scènes de son passé. Un passé morne, sans histoires, et qu'il avait préféré oublier.

       Toute sa vie, il avait préféré s'approprier les souvenirs que les autres évoquaient, en les modelant pour avoir LE souvenir parfait. Eh bien, tout ça éclata en mille morceaux à la vue de ce personnage. Des images floues lui apparaissent, des musiques endiablées refont surfaces dans son esprit embrumé. Mais où était-il ? Que faisait-il à ce moment-là ? Puis d'autres scènes effacent les premières : une forêt, des chiens, un enfant heureux. Mais surtout, la musique, du rock, du métal, de la techno, tous ces sons et lumières l'assaillent de toutes part, le laissant pantois et haletant.

       Finis les beaux souvenirs créés de toutes pièces dont il se vantait à tout bout de champ. Finie la vie pleine de péripéties qu'il affectionnait tant. La vie ennuyeuse qu'il s'était efforcée de rayer de sa conscience avait remplacé la vie idyllique, pleine de rêves, qu'il avait composée dans son imagination.

 

Tag(s) : #autobiographie MG4
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :