Publié par Gauthier

Le ciel gris orageux et pluvieux s'abat sur la mer aux crêtes folles

Le ciel gris orageux et pluvieux s'abat sur la mer aux crêtes folles

Il laissa tomber des regards de dédain sur eux, sans marquer ni étonnement, ni frayeur, ni curiosité. Ils l'abordèrent, il leur tourna le dos et se retira dans sa cabane.

Supplément au voyage de Bougainville, Denis Diderot

       Dimanche 8 novembre. Au bord des côtes bretonnes, sur la petite île de Molène, des rumeurs courent. Une crise sans précédent frappe les États-Unis. Les américains seraient en route pour nos terres bretonnes afin d’y trouver du travail. Plusieurs centaines de bateaux font cap vers l’Est. Les vieillards de l’île ne s’inquiètent guère. Moi, petit adolescent de l’île, d’à peine 17 ans, j’ai peur de ces Américains qui n’ont peur de rien. Malheureusement, nous n’avons pas le réseau à Molène, nous ne suivons donc pas les informations qui relaient les rumeurs, aucune image ni son. Je me couche dans le doute, sous une toiture balayée par le zef des côtes Ouest.

       Lundi 9 novembre. Un ciel gris orageux et pluvieux s’abat sur notre île. Une atmosphère spéciale : la rumeur dit qu’ils arrivent bel et bien aujourd’hui. Les bars sont vides, les vieillards sont devant leurs fenêtres. Midi ; et une inquiétude qui augmente, une atmosphère toujours aussi pesante. Midi et quart ; le monde de Molène découvre une armada de navires plus grands les uns que les autres, fuyant leur pays, la rumeur était donc vraie. Je cours prévenir mon père qui n’y croyait guère. Assis au repas de midi, il regarde à sa fenêtre, subjugué. Il court rejoindre le reste de l’île, observant le terrible spectacle. De ma fenêtre, la plupart des bateaux frôle l’île puis continue sa route vers Brest. Un seul bateau accoste dans notre petit port, sans même demander l’autorisation. L’île entière est subjuguée par ces Américains sans gêne. Le capitaine descend de son navire, explique la situation dans son pays, se comparant à des migrants maltraités chez eux, demandant un simple travail. Le maire de Molène, Francis, ne voit pas d’un très bon œil cette arrivée. Ils sont trop nombreux pour une si petite île, inconnue, où l’on ne parle pas anglais.

      Sans même un regard, ni un bonjour, les Américains débarquent sur notre île, transpirant comme des singes avec des valises plus gros que leurs navires. Demandant du travail, ils assurent qu’ils participeront à l’effort local, et profiteront à l’économie de Molène.

       Francis ne pouvant s’opposer directement, il accueille les centaines d’Américains dans les différentes maisons de vacances laissées à l’abandon l’hiver. Quelques jours plus tard, ce n’est pas un rêve, ils sont là et travaillent d’arrache-pied, à construire des buildings dans notre petite île.

      Je ne voyais déjà plus la mer. Les jeunes Américaines accostent les vieillards afin de les faire changer d’avis sur leur arrivée si brusque et imprévue. Je sors de ma petite maison pour chercher le pain ; plusieurs américains me disent bonjour avec un accent horrible. Un prénommé Larry propose même de me payer la baguette de pain...

       Les minutes, les heures et les jours passent.

      L’île changée, nous ne pouvons rien faire. Ils ont déjà l’île entre leurs mains. Dans leur navire, des milliers d’armes et de munitions dont Jo nous avait parlé lorsqu’ils sont arrivés. Nous sommes soumis à leur société sans principes, changeant notre mode de vie du jour au lendemain.

       Les nouvelles vont vite : la Bretagne entière est colonisée par les Américains.

      La vie continue. Quelques Américains sont rentrés au pays ; d’autres sont restés, des mois plus tard certains sont toujours là. Nous nous y sommes faits. L’île est ainsi composée de 72 Américains qui ont déjà pollué nos plages et sali nos routes. Nous, Molénais, nous ne sommes pas amis avec ces inconnus. De plus, la plupart des habitants est comme mon père : ils ne supportent pas les Yankees.

       Les Américains eux, ont bien compris, et ne communiquent plus avec nous. Les sociétés sont faites, l'île est désormais partagée : d’un côté les Molénais ; de l’autre les Yankees. La vie continue, mais change de semaine en semaine…

Tag(s) : #regard sur l'autre MG1
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