Publié par Célian

— Il y a pourtant quelque chose là-dessous, répliqua le paysan malin, et il se tut un instant ; mais je ne saurai rien de toi, maudit hypocrite. Au fait, je vais être délivré de toi, et ma scie n’en ira que mieux. Tu as gagné M. le curé ou tout autre, qui t’a procuré une belle place.

Va faire ton paquet, et je te mènerai chez M. de Rênal, où tu seras précepteur des enfants.

— Qu’aurai-je pour cela ?

— La nourriture, l’habillement et trois cents francs de gages.

— Je ne veux pas être domestique.

— Animal, qui te parle d’être domestique, est-ce que je voudrais que mon fils fût domestique ?

— Mais, avec qui mangerai-je ?

Cette demande déconcerta le vieux Sorel, il sentit qu’en parlant il pourrait commettre quelque imprudence ; il s’emporta contre Julien, qu’il accabla d’injures, en l’accusant de gourmandise, et le quitta pour aller consulter ses autres fils.

Julien les vit bientôt après, chacun appuyé sur sa hache et tenant conseil. Après les avoir longtemps regardés, Julien, voyant qu’il ne pouvait rien deviner, alla se placer de l’autre côté de la scie, pour éviter d’être surpris. Il voulait penser à cette annonce imprévue qui changeait son sort, mais il se sentit incapable de prudence ; son imagination était tout entière à se figurer ce qu’il verrait dans la belle maison de M. de Rênal.

Il faut renoncer à tout cela, se dit-il, plutôt que de se laisser réduire à manger avec les domestiques. Mon père voudra m’y forcer ; plutôt mourir. J’ai quinze francs huit sous d’économies, je me sauve cette nuit ; en deux jours, par des chemins de traverse où je ne crains nul gendarme, je suis à Besançon ; là, je m’engage comme soldat, et, s’il le faut, je passe en Suisse. Mais alors plus d’avancement, plus d’ambition pour moi, plus de ce bel état de prêtre qui mène à tout.

Le Rouge et le Noir, Stendhal

- Livre I, chapitre V -

Dois-je m'en aller ou rester dans la maison paternelle ? © Célian

Dois-je m'en aller ou rester dans la maison paternelle ? © Célian

C’est pourtant cet état de prêtre qui me permettrait d’être quelqu’un d’important ! Je ne dois pas renoncer. Mais serais-je un lâche d’abandonner mon père, même s’il me bat ? Ce n’est certainement pas à lui de me dire ce que je dois faire, je ne suis plus un enfant à élever ! Quelle solution choisir ? Chacune d’elle présente des défauts et des avantages, il faut que j'arrive à les trier de façon bien ordonnée.

D’un côté, je peux être dans une situation agréable, je pourrais découvrir les joies et les peines des personnes importantes que je côtoierais, comme M. et Mme de Rênal. J'imagine que leur vie est complètement différente de la nôtre. Et je serais également mieux payé, mais je serais encore plus haï que maintenant par mon propre père, en plus de le rendre heureux par mon absence, ce qu’il ne mérite pas. De plus, je serais considéré comme un lâche étant prêt à abandonner des personnes proches à la moindre occasion, et je ne suis assurément pas ce genre de personne. De l’autre côté, je reste à la maison, où je serais considéré pour le restant de mes jours comme un ouvrier, chétif et incapable de surcroît, où mon père continuera à me battre, où je m’ennuierais indéfiniment, mais je serais peut-être plus à ma place, et je pourrais continuer à lire, à condition que je ne me fasse pas voir par le chef.

Suis-je prêt à affronter le regard des autres ? Je les vois déjà dans mon esprit. Abandonner son père pour son propre intérêt ? Quelle horreur ! Il ne mérite pas du tout sa condition de précepteur ! Peut-être serait-il préférable pour sauver mon honneur de rester auprès de père, même si cela implique qu’il continue de me frapper ? Peut-être que sauver mon honneur m’ouvrirait plus de portes à l’avenir ? Parce que si je veux me hisser dans cette société, il faudra que je sois vu le mieux possible par les personnes importantes, afin qu'elles puissent m'aider à accomplir ma destinée. J’ai en même temps une immense envie de voir à quoi peut ressembler la maison d’un maire ! Quelle taille peut-elle bien faire ? Combien de pièces possède-t-elle ? Et son jardin, est-il aussi immense ?

Je pense avoir maintenant fait mon choix ! Je partirai chez M. et Mme de Rênal pour être le précepteur de leurs enfants ! Je pense avoir fait le tour de cette vieille bâtisse, je serai beaucoup plus heureux et épanoui si je m'en vais, l'avenir se trouve en dehors de cette maison ! Et je pense que je pourrais peut-être m’habituer à manger avec les domestiques, ce n'est pas parce que ce ne sont que de simples domestiques que ce ne sont pas des êtres humains, n'est-ce-pas ?

 

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