Publié par Juliane

La vie par procuration

– Tu seras un héros, tu seras général, Gabriele D'Annunzio, Ambassadeur de France – tous ces voyous ne savent pas qui tu es !
Je crois que jamais un fils n'a haï sa mère autant que moi, à ce moment-là.
(...) J'entendis une fois de plus la formule intolérable, devenue depuis longtemps classique dans nos rapports : – Alors, tu as honte de ta vieille mère ?

La Promesse de l'Aube, Romain Gary

          Tu vois, mon « beau », après tant d'années de travail et d'abnégation, je me suis enfin décidée à leur avouer. Leur avouer combien j'ai souffert et combien je souffre encore. Ils ont voulu me pousser toujours plus haut et plus loin, sans prêter attention à ce que je pouvais ressentir. Au début, c'était amusant, je l'avoue. Pouvoir passer tous mes week-ends avec toi, gagner des prix, se sentir importante et reconnue auprès de tous. Mais avec le temps, tout cela est devenu un poids, une pression continuelle, qui petit à petit m'a enlevé la passion.

     Te souviens-tu de nos débuts ? Notre première rencontre. Lorsque Charles m'a présentée à toi, j'ai tout de suite su que nous allions nous entendre. Je me souviens de toi dans ton box au haras, tu étais là avec tes oreilles pointées vers le ciel, et ton regard plongé dans le mien. C'est toi qui as fait le premier pas, et ton claquement de sabot sur le sol résonne encore en moi.

     Mais cela c'était avant, c'était le bon temps. Je pensais pouvoir les satisfaire, les satisfaire tous, tu sais ? Mais malgré tous les efforts fournis, malgré tout ce que j'ai abandonné pour les contenter, ça n'a jamais suffi. Charles en demandait beaucoup trop, que ce soit de ma part, comme de la tienne. Physiquement et mentalement, ses exigences – qui étaient aussi celles de mes parents – me pesaient de plus en plus. Entre les entraînements répétés, ces exercices toujours plus difficiles, ces sauts de plus en plus haut… J'étais épuisée. J'en venais même à redouter l'arrivée des week-ends, ou des vacances. Redoutant les remarques des uns et des autres, redoutant les reproches de mes amis, qui ne me voyaient que très peu.

     Mais ni mon moniteur, ni mes parents, personne, aucun d'entre eux n'a su remarquer que cette vie n'était pas faite pour moi. J'avais beau leur expliquer que j'étais fatiguée de tout cela, ils me criaient toujours que je ne voyais pas la chance que j'avais. Et mon père rajoutait souvent que ce savoir-faire allait construire mon avenir.

     J’anticipe l’annonce, j’imagine… Je l'entends déjà crier sa peine lorsque je vais lui annoncer que j'abandonne toute cette vie pour de bon.

       Il attendait tellement de moi... Ils en attendaient tous... trop.  

    Vivant par procuration, ils étaient heureux de pouvoir parler de moi et de mes « exploits », modifiant souvent le « elle » en « je ».

 

Tag(s) : #autobiographie MG1
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