Publié par Nolwenn

Mon artiste

J'avais eu un livre à Pétersbourg, dont l'histoire se passait à l'institut Smolny... Ma mère trouvait ce livre insipide, de mauvaise qualité... Qu'est-ce qui t'attire là dedans ? Mais il me passionnait... Je crois même qu'il a inspiré un des épisodes de mon malencontreux roman où je faisais mourir aux premiers souffles du printemps une jeune phtisique...

Enfance (1983), Sarraute / Le récit autobiographique de « Babouchka ­»

      Vous vous rappelez de cet homme. Pierre ou Éric. Vous ne savez plus. Il vous captivait par ce morceau de plastique au bout de son nez, qu'il soutenait chaque heure, chaque minute, chaque nuit. Vous étiez subjugué qu'avec son air malin à gonfler des ballons en forme de chiens, il puisse vous conter des blagues, tout en prenant différents accents, il vous faisait voyager. Avec lui, vous pouviez tout faire comme si la vie était sans limites. Vous demandiez toujours sa présence, sans limites. Sans ce drôle de monsieur, vous n'aviez plus cet air enjoué, vous ne saviez plus vous amuser.

     C'est un vendredi ou un lundi, vous ne vous en souvenez pas. Après un énième passage au bistouri, sous une blouse nouée sur le dos, les yeux encore fermés, le corps mou dans le drap blanc à l'odeur de lavande, votre esprit est ailleurs. Lui attend, paisiblement, le moment où vous rentrerez dans votre chambre, accompagné par la dame au chignon bas, à l’expression peu commode. Aussi loin que vous vous en rappelez, il porte sa chemise à l’imprimé « chats », son manteau rose et noir frôlant le sol, et toujours son nez rouge.

     Quelques mois plus tard, vous revoyez un homme qui vous paraît familier, les cheveux grisonnants, les traits du visage moins tracés. Il a le même sourire, à vous faire chavirer le cœur.

     Il s'approche de vous, debout près de la fenêtre donnant sur le boulevard Dr Arnold. Il vous prend la main, et annonce la tête baissée qu'il ne va plus revenir dans cette chambre. Il ajoute que vous serez transféré dans un nouveau centre, près de Montparnasse, lors de votre prochaine chirurgie. Vous jouez une dernière fois avec lui, à compter les carreaux du couloir, en fermant un œil comme les pirates. En fin d'après-midi, il est l'heure pour vous de prendre l'avion. D'un air triste, il vous serre dans ses bras et verse une larme sur son costume. Il n'a plus sa mine de débrouillard.

     Vous lui serez reconnaissant toute votre vie de vous avoir apporté son soutien dans les moments les plus rudes.

 

Tag(s) : #autobiographie MG1
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